Les Instantanés Décalés

21 juin 2010

3e édition du Festival mondial des arts nègres : UN COSTUME TROP GRAND

Filed under: Exposer & fêter — isabelle gourmelon @ 1:24
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La 3e édition du Festival mondial des arts nègres : cette fois, c’est parti ! Du 10 au 31 décembre 2010, le Sénégal accueillera pour la deuxième fois le Festival mythique créé en 1966 par le Président Léopold Sédar Senghor, avec pour thème « Renaissance africaine ».  En 1977, le Nigeria, « Grèce africaine » pour le poète Président et invité d’honneur de la première édition, organisa un autre Festival. Depuis, toutes les tentatives de recommencer se sont soldées par des échecs.

Un si lourd héritage
Les nouveaux maîtres d’œuvre de la 3e édition ont donc choisi de récupérer l’aura d’un événement historique, « repère chronologique essentiel de l’histoire sénégalaise et de celle du panafricanisme »[1]. Abdou Aziz Sow, délégué général, expert-comptable et jusqu‘en mai 2009 ministre de l‘Information et porte-parole du gouvernement, et Syndiély Wade, déléguée générale adjointe, fille et conseillère spéciale du Président Abdoulaye Wade, mettent donc leurs pas dans ceux d’Alioune Diop (ami intime de Senghor, rédacteur en chef de la revue  Présence et figure incontournable de la négritude) et d’Aimé Césaire. Rien que ça !
La référence est explicite, mais la filiation malheureusement s’arrête là. Privés de la « marque » Fesman choisie en 2009 pour cause de brouille financière avec les organisateurs privés [2], Abdou Aziz Sow explique leur choix : « personne n’avait pensé à déposer Festival mondial des arts nègres ». A six mois de l’événement, le ton est donné : le délégué général veut ramener les choses à la taille humaine, parle de pragmatisme et de pieds sur terre. Il insiste sur la préexistence des lieux d’exposition et la rapidité des quelques coups de peinture et raccordements qui manquent encore. Ceci constitue d’ailleurs une différence majeure avec le Festival de 1966 qui avait généré de nombreux grands travaux dans la péninsule du Cap vert.

Autre temps, autres moeurs
Surtout, derrière l’avant-propos mousse et pampre du dossier de presse (« le Festival 2010 porte une vision nouvelle d’une Afrique libérée, fière, créative et optimiste »), les intentions semblent bien modestes comparées au militantisme révolutionnaire de la première édition. Le Président Léopold Sédar Senghor lançait en effet aux participants de 1966 : « votre plus grand mérite est que vous aurez participé à une entreprise bien plus révolutionnaire que l’exploitation du cosmos ». A l’époque, l’enjeu est immense : « à travers ces supports de création (vecteurs artistiques et outils de communication culturelle de la modernité), il s’agissait, pour le continent, de se construire une nouvelle identité », estiment les chercheurs Lorraine Gallimardet et Eloi Ficquet dans Gradhiva[3].
Aujourd’hui, plus de temps est consacré à raconter le nouveau logo (jolie empreinte digitale multicolore), qu’à expliciter les thèmes du Forum très académiques et peu prospectifs (l’apport des peuples noirs à la science et à la technologie, permanence de la résistance des peuples noirs, les diasporas africaines, la participation des peuples noirs à l’avènement du monde libre, place et rôle pour l’Afrique dans la gouvernance mondiale, les anciens égyptiens étaient-ils ou non des noirs ? ). En clair, la 3e édition présentera l’inestimable mérite d’exister. Et d’avoir lieu cette année. Coupe du monde et commémoration des Indépendances : à Paris comme à Dakar,  Syndiély Wade surfe que la vague africaniste et dit vouloir « clôturer l’année en beauté ».

 

 

 

Politiqu’art
Comme en 1966 où le Festival avait aussi servi Senghor dans sa lutte contre son ancien Premier ministre Mamadou Dia, les ambitions politiques d’Abdoulaye Wade percent déjà dans cette 3e édition, à deux ans des élections présidentielles. Même si les organisateurs s’en défendent. La conférence de presse organisée à Dakar début juin en témoigne.  L’Agence de presse sénégalaise (APS) a retiré de son site quelques heures après sa mise en ligne un article intitulé « première sortie ratée de la délégation générale ». Il dénonçait l’interdiction faite aux journalistes de poser des questions pendant la conférence de presse, le silence autour du budget, des retombées, de la réhabilitation des sites… Critique interdite donc.
Le Président sénégalais n’en est pas à son coup d’essai dans l’instrumentalisation de la mémoire. Et le thème du Festival « Renaissance africaine » raisonne déjà aux oreilles des Sénégalais. En avril dernier, une statue éponyme censée célébrée le jubilé semait la colère dans l’opinion. Plus haute que le Christ Rédempteur de Rio, inaugurée par dix-neuf chefs d’Etat africains, elle aurait coûté plus de 15 millions d’euros, payés à ses créateurs nord-coréens en terrains proches de l’aéroport et vivement revendus. Mais, la polémique a surtout été suscitée par la préemption de 35% des futures recettes d’exploitation du site par le Président Abdoulaye Wade au titre de sa propriété intellectuelle sur une œuvre qu’il estime avoir largement imaginé.
Pour l’heure, l’avocat Président, qu’on dit très motivé et impliqué, s’en tient à cette injonction, en exergue des thèmes du Forum : « le prochain festival ne doit pas être une addition d’événements. Il doit dégager un message. Quel est-il ? Emis par qui ? Destiné à qui ? Par la voie de la culture, à travers une formulation très nette et très claire », et d’ajouter : « qu’est-ce que l’Afrique veut dire au reste du monde ? ».
Comment ne pas citer Aimé Césaire qui, en février 1966, concluait ainsi son discours au colloque « Fonction et signification de l’art négro-africain dans la vie du peuple et par le peuple » du Festival mondial des arts nègres  :

« Aux hommes d’Etat africain qui nous disent : Messieurs les artistes africains, travaillez à sauver l’art africain, nous répondons : Hommes d’Afrique et vous d’abord, politiques africains, parce que c’est vous qui êtes les plus responsables, faites-nous de la bonne politique africaine, faites-nous une bonne Afrique, faîtes-nous une Afrique où il y a encore des raisons d’espérer, des moyens de s’accomplir, des raisons d’être fiers, refaites à l’Afrique une dignité et une santé, et l’art africain sera sauvé. »

Une vitrine à 360 degrés
A défaut de porter un message majeur, le Festival mondial des arts nègres 2010 promet d’être une vitrine très complète des arts du continent (arts d’Afrique et visuels, artisanat d’art cinéma, culture urbaine danse, design, littérature, mode, musique, théâtre, architecture, sciences et technologies, gastronomie, sport). Quelque 1.800 artistes ont déjà confirmé leur présence. A noter : la première présentation virtuelle de l’exposition internationale des musiques noires, réalisées avec le centre des musiques de Bahia (le Brésil est comme dans l’édition avortée de 2009 l’invité d’honneur) et en collaboration avec Mondomix, promet d’être un temps fort des trois semaines du Festival. Des discussions sont encore en cours pour savoir qui de Dakar ou de Bahia accueillera le musée en dur de l’épopée des musiques noires.

Une programmation à venir
Reste encore de très nombreuses inconnues : si les programmateurs dans les différentes disciplines sont connus (Florence Alexi, parmi les fondateurs de la fondation Afrique en Créations et à qui l’on doit « La Bataille de Little Big Horn » d’Ousmane Sow sur le pont des arts à Paris, est en charge des arts visuels), aucun artiste n’a encore été présenté. Là encore, l’héritage de 1966 place la barre très haut : l‘exposition « Art nègre : sources, évolution, expansion » de chefs d’œuvre pour certains inédits prêtés par près de 50 musées, des collectionneurs privés et même par des chefs traditionnels, était juste exceptionnelle.
Seul Gilberto Gil, ancien ministre de la Culture du Brésil, déjà annoncé au Fesman 2009, a déjà composé une chanson sur la «renaissance africaine » pour l’occasion. Le comité consultatif, déjà composé notamment d’Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, Cheick Modibo Diarra, astrophysicien et François Pinault, milliardaire collectionneur, n’est pas au complet. Enfin, le flou entoure encore les festivals qui parmi la soixantaine que compte le Sénégal seront labélisés et ainsi missionnés pour organiser les déclinaisons régionales du Festival. Jusqu’à présent, seules Dakar et Saint-Louis accueillent des manifestations.
Nouvelles à suivre sur le site encore en construction, de la 3e édition du Festival : www.blackworldfestival.com
En attendant, il ne reste plus qu’à méditer la conclusion des chercheurs Eliot Ficquet et Lorraine Gallimardet  : chercher « à combler le vide de contenu par des effets de marketing et par la mobilisation à grand frais du star system international » est le « signe que ce festival reste un témoin de son temps ! ».

[1] « On ne peut nier longtemps l’art nègre » Enjeux du colloque et de l’exposition du Premier Festival mondial des arts nègres de Dakar en 1966 (Eloi Ficquet et Lorraine Gallimardet, Gradhiva, 2009, n°10)
[2] L’Etat Sénégalais d’un côté et Jean-Pierre Pierre-Bloch, producteur délégué du Fesman 2009, député et adjoint au Maire de Paris, à la tête Médiatique Africa, basée à Dakar, et Gad Weil, directeur général du Fesman 2009, à la tête du groupe La Fonderie, de l’autre (ces derniers ont déposé pour leur compte la marque Fesman dans toutes ses déclinaisons), ont entamé une action en justice. Média aurait touché 2 milliards de francs CFA. L’ancien ministre, délégué général du 3e Festival mondial des arts nègres, Abdou Aziz Sow, a estimé à Paris en substance que la discrétion s’imposait aux parties quand des solutions à l’amiable peuvent encore être trouvées.
[3] Gradhiva, « Présence africaine, les conditions noires : une généalogie des discours », numéro 10, novembre 2009

Le Sénégal s’engage à assumer seul le budget de 27,5 millions d’euros

Alors que les déboires financiers de la Biennale Dak’art 2010 font la Une des journaux,
le financement des événements culturels en Afrique est un sujet récurrent.
Pour balayer les craintes d’un nouveau report, Abdou Aziz Sow a indiqué avoir
« éliminer tout ce qui est élitiste et qui coûte cher ».
In fine, l’addition devrait s’élever à 18 milliards de francs CFA (27,5 millions d’euros).
Si aucun pays ne répond à l’appel de l’Union Africaine pour financer
a minima le transport de ses artistes et au mieux une soirée thématique,
le ministère sénégalais de la Culture assurera seul le financement du Festival mondial des arts nègres.
L’entrée de partenaires privés a été évoquée sans qu’aucun nom soit révélé. Aucun objectif de fréquentation n’est indiqué.
En 1966, les 20.000 visiteurs, moins nombreux qu’attendus, n’avaient pas permis d’absorber le déficit (158 millions de francs CFA).

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