Les Instantanés Décalés

13 avril 2012

BAMAKO 2011 : pas de « happy end » pour le « fairy tale »

Filed under: Exposer & fêter — isabelle gourmelon @ 5:24
Tags: , , , , ,

Novembre 2011. Il y a deux « Nous » à Bamako :

– celui de la représentation de soi, un « Nous » autorisé, institutionnel, patrimonial,

– et celui du «c’est-mieux-à-plusieurs », un « Nous » du réchauffement collectif.

Cette année comme toujours,
nous sommes là sans raison,
nos avis sont sans valeurs,
nous ne sommes qu’un public désintéressé…

Comme tout le monde, le thème «Pour un monde durable », éculé sur les bancs du politiquement correct, ne nous a pas emballé. Du vent, on vend l’air du temps ! D’autant moins convaincus que la plupart des travaux proposés semblait plutôt explorer le sujet « Contre ce monde de merde ».  La documentation de crimes contre l’environnement où errent des victimes impuissantes (et d’où les responsables sont étrangement absents), cannibalise le sujet dans son acception la plus évidente. L’art comme « stimulant de la vie »  qui s’approprie, s’empare du monde et le subjugue en imposant des formes nouvelles, en exploitant les circonstances, ne nous a pas fait sentir Bamako autrement.  Ces Rencontres ont échoué à dramatiser notre réalité. Le monde n’a jamais dépassé le monde !

La sélection, du tandem de commissaires, Laura Sérani et Michket Krifa qui conçoivent la programmation pour la deuxième fois, nous a néanmoins plu. Par une délicate harmonie, elles parviennent à nous raconter quelques « fairy tales», un peu factices peut-être, mais soignées. L’exposition panafricaine (45 photographes et 10 vidéastes, issus de 27 pays) a fait émerger un joli palmarès.

Passons sur le décorum.
Qui était pourtant rutilant cette année : la première visite officielle d’un ministre de la Culture français pour les Rencontres, donc depuis 1994 ! Le geste devait être symbolique, il est passé au mieux inaperçu et au pire pour un camouflet : du gouvernement de Sarkozy, les autorités maliennes attendaient au moins le locataire du Quai d’Orsay…Frédéric Mitterrand n’est pas André Malraux ! Impuissant à apaiser les tensions ouvertes entre Bamako et Paris, sur le sort des soldats maliens de l’armée de Khadafi, il semble s’être quand même bien amusé.
La vidéo d’Yves Chatap sera un régal pour ceux qui rêvent d’entrer dans les coulisses des voyages protocolaires et leurs commentaires de haut-vol. Sur la pelouse du musée national, Frédéric Mitterrand nous a crédité d’un magnifique hommage à Malick Sidibé, le doyen qu’on visite, en le qualifiant du « magicien de l’argentique des climats non tempérés (sic) ». Ceux-là même qui invitent au lyrisme ?

Arrêtons nous plutôt sur la fourmilière qu’est devenue le Bamako de la photo.
Tout au long de la semaine professionnelle, les photographes se rencontrent, échangent. Ils font aussi la fête, inaugurant de nouvelles zones de turbulence dans la capitale malienne.
Les travaux s’échangent, les projets émergent, les courants se fixent, les appétits s’aiguisent.L’énergie du collectif de jeunes commissaires On the roof témoigne de l’émergence de réseaux dynamiques, polymorphes, élastiques…entre les artistes du Continent et d’ailleurs…
L’heure n’est plus au contrôle des passeports.
L’isolement est pesant à la longue…
A Bamako, à grande vitesse, ils rattrapent le temps perdu.

Remarquons l’arrivée d’un nouvel acteur sur la scène du musée national : le collectionneur. Sindika Dokolo, homme d’affaires congolais vivant en Angola qui a notamment financé le pavillon africain à la Biennale de Venise en 2007 (A méditer, la colère de Fernando Alvim), expose quelques pièces de sa collection, « la plus importante (…) d’art contemporain rassemblée par un privé » indique le catalogue de Bamako 2011. Et c’est sans doute son principal enseignement : témoigner que l’Afrique devient comme tout monde, avec dans ses rangs toute la chaîne de valeur du marché de l’art.

Alors que les budgets de la culture des Etats fondent inexorablement, sans public local, avec des commissaires qui hésitent à remettre le couvert, les Rencontres de Bamako peinent à se positionner. L’exposition sur toile dans le nouveau jardin du musée national  (payant en fait, donc réservé à une minorité de foyers Bamakois), n’a pas changé nos impressions de 2009 d’un évènement hors-sol. Le désintérêt des habitants semblait encore plus flagrant cette année à cause de la fête de Tabaski qui a mobilisé toute leur énergie. Néanmoins, le discours officiel reste de marbre : l’homme de la rue est séduit !

Pas question ici d’opposer artificiellement des « Nous » qui par essence, s’entendent et se complètent, mais le positionnement des Grands messes sur le continent continue à susciter des interrogations.

Alors que les foires d’art contemporain émergent, ralliant à leur cause à but lucratif des parrains comme Simon Njami : « peut-être nous sommes-nous trompés en jouant les tartuffes et voulant nier cet argent que l’on ne saurait voir. Les foires ont cet avantage de dire les choses crûment » (L’oeuf et la poule), les biennales semblent donc avoir échoué à créer un marché, et sa cohorte d’instruments de financement, échoué aussi à associer les Africains…Trouveront-elles jamais ce « Nous » qui, si l’on suit jusqu’au bout la pensée d’Ernst Bloch, intervient après « la rencontre avec soi-même (…) sans laquelle tout regard jeté sur le monde extérieur reste sans valeur » ? Serait-ce une merveilleuse utopie ?

Un commentaire »

  1. Dans le débat sur l’exposition internationale des artistes africains, un article très intéressant de Roger Atwood (http://www.rogeratwood.com/) pour Artnews, posté en septembre 2012 :
    http://www.artnews.com/2012/09/17/beyond-the-masks/
    Nii Quarcoopome/The Nelson-Atkins Museum of Art, Christa Clarke/ Newark Museum, ou Polly Nooter Roberts / Los Angeles County Museum of Art font outre-Atlantique figure de curateurs précurseurs.

    Commentaire par Isabelle Gourmelon — 22 octobre 2012 @ 8:53 | Répondre


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :