Les Instantanés Décalés

12 octobre 2012

MÉCANIQUE des MILIEUX CONTINUS

Filed under: Aller & venir — isabelle gourmelon @ 7:27
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Planter le décor. Maison des Métallos, Paris 11e, bel endroit, jolie intention : l’art au peuple, accessible, gratuit, juste être ensemble, là ! Entre la mosquée réputée l’une des plus radicales et la rue de la soif célèbre dans les facs du monde entier, comme un rempart de culture face aux intégrismes de bon voisinage…

Recontres-débats : "Des esthétiques de représentation des territoires"

De gauche à droite : Bruno Boudjelal, Mahmoud Adam Daoud, Claude Guibal, Jean-François Leroy, Dimitri Beck

11 octobre 2012. 19H. Au menu des rencontres-débats promises, une belle brochette soigneusement dressée : 5 « gros poissons », copieusement éclectiques. « Des esthétiques de représentation des territoires », le thème sonne ardu. Mais avec pour terre exemplaire, le Soudan, son écho raisonne quelque part au fond du crâne comme pas inintéressant-à-y-penser. Claude Guibal, grand reporter à France Culture, annoncée comme modératrice, s’attable in extremis. Elle improvise une référence à la pluie, trop souvent oubliée selon elle dans l’esthétique de la représentation de…Paris. La drache de Bruxelles en juin dernier devant Bozar, le souvenir amer d’une autre table ronde qui tourne en rond. Frisson de frustration.

Et ça commence. «  Comment sont sélectionnés les reportages présentés à Visa pour l’Image? » . Claude Iverné, l’hôte, tourne le dos au public, il est comme nous, parmi nous…juste un peu différent puisqu’il a un micro et que ce sont ses clichés exposés dans la lumineuse salle de la Maison des Métallos, sobrement titrés « Photographies soudanaises ». Ca tombe sous le sens !
Jean-François Leroy, directeur de la grand-messe du photojournalisme en France, se redresse, mode automatique : « j’ai coutume de dire que je me fie à mon mauvais goût (petit silence de complaisance)…C’est un gag » (pourquoi le précise-t-il ? Ah oui, parce qu’un gag c’est drôle ! ). Une centaine d’élus par an, plus de 4.000 dossiers reçus. Sélection à tronçonneusePas le temps de traîner. « L’essentiel est de ne pas se répéter, on ne peut pas tous les ans parler du Sida…, du Soudan » (Ah bon, pourquoi ? Si tu changes pas de blague, change de public !). Dimitri Beck, rédacteur en chef du magazine Polka, poursuit : « nous choisissons des sujets qui doivent faire sens encore deux mois après la parution ! Ils doivent raconter quelque chose qui dure au moins trois mois; nous sommes différents, pas comme les quotidiens, la presse » (et hop, un tacle rebattu sur ces écervelés de journalistes, têtes baissées, clichés en bandoulière, porte-voix irresponsables d’une réalité qui les dépassent…). « Nous prenons le temps de la réflexion… ». Chapeau ! ils réfléchissent drôlement vite à Polka (combien de temps faut-il pour créer, pour diffuser, pour imposer une esthétique de la représentation des territoires ? Ca vit longtemps un territoire ?).« Nous sommes différents…sans prétention ». Dommage ! La photo, qui est par essence instantanée, aurait donc une espérance de vie ? « Un trimestre », tranche le professionnel (et celles qui s’accrochent, qui s’acharnent, qui tardent à laisser la place, ces images qui s’amassent dans nos histoires, s’incrustent dans nos mémoires ? )

Bref, trêve de rêvasseries, Mahmoud Adam Daoud, sociolinguiste, a fait un long voyage jusqu’à Paris Nord depuis son université de Nyala, Darfour Sud.  Claude Guibal se souvient qu’elle modère : « si les Soudanais voyaient ces clichés, représenteraient-ils la même chose à leurs yeux qu’aux nôtres ? » (Ah oui, c’est ça, l’empathie me visite : « je suis Soudanaise du Darfour et je vois, miracle, la photo cette petite fille devant un mur en fripes asiatiques…C’est ça ! C’est comme ça que je me représente mon territoire, mon pays…enfin son Nord…enfin mon bled ! », me dirais-je à coup sur).

Mahmoud Adam Daouad hésite. Je fantasme ses pensées : « de quel territoire exactement me parlent ces gens ? La guerre civile, la partition, le génocide…Ils ont l’air de ne rien savoir, ne gaffons pas ! Bon, je vais faire une réponse de tchadien et ça ira bien ». Délicatement accorte, il répond en français : « certaines photos du Soudan représentent la réalité et d’autres pas. Mais ça dérange pas, on s’est habitué à cette situation : on fête un mariage dans un bloc et dans celui d’à-côté a lieu un cambriolage, c’est comme ça, tout est possible ».
Le silence, qui sent l’ennui plus que la gêne, retombe.« Comment reconnaît-on selon vous une bonne photo ? », Claude Iverné relance (Quelles photos façonnent l’esthétique d’une représentation ? Peut-on les reconnaître ? Mais Leroy va recentrer de lui-même bien sûr !). Le sélectionneur de Perpignan se lance : « j’ai coutume de dire que quand une photo fait dire « c’est un bon photographe », c’est qu’elle est nulle !!! Si c’est beau, ça me fait chier ». Il veut qu’une image l’informe, lui parle, lui évoque…(une esthétique de la représentation d’un territoire ? A non, toujours pas)…des sensations.

Je me sens seule. Je passe sur la découverte racontée par la journaliste (qui pitche ainsi son parcours : « j’ai vécu plus de quinze ans au Moyen-Orient ») : en Arabie Saoudite, les femmes peuvent suivre des cours de religion en tenues légères…(Elle ne précise pas que la condition est d’être entre elles, invisibles encore et toujours, en somme…). Mais Claude a compris, « grâce à ses amies musulmanes », que sa représentation de leur territoire n’était rien d’autre qu’une…idée reçue ! On avance là ?! Ces derniers temps, le royaume des Saoud semble être devenu l’Everest du journaliste ! Oui, parce que l’Irak, ça le faisait pas pour une femme, trop bloody….S’il suffit d’y être allée pour impressionner Paris, la vraie question n’est-elle pas pour y faire quoi ?

J’ose à peine esquisser la conclusion qui pourtant s’impose au creux de leurs échanges où trône un absent de taille, le photographe. A ne pas les entendre (puisqu’ils s’écoutent, faisons-leur plaisir), l’auteur de la représentation ne compterait donc pas. Ce serait alors de facto le spectateur, par son seul regard, qui ferait l’esthétique ?! N’auraient donc grâce à ses yeux, braqués sur ses propres idées reçues, que des représentations conformes à lui, à soi ? (Et les territoires dans tout ça ? Qui sont-ils ? Quand commencent-ils ? J’ai abandonné l’idée même de m’interroger…Ce qui dans l’armée, serait le signe, hautement positif, que je commence à obéir, brrrrrr, conditionnement flippant).

Et enfin ! il arrive. J’ai vu des clichés de Bruno Boudjelal pour la 1ère fois à la Biennale de Bamako, Mali Ouest, en 2001 (Mémoires intimes d’un nouveau millénaire).

http://ecrivainsmaghrebins.blogspot.fr/2010/12/bruno-boudjelal.htmlDepuis, je le suis (articles, radio, télé). L’Algérie en ligne de mire. Enfin ce soir, la parole donnée à un auteur, à un authentique faiseur de représentation des territoires ! Alger, d’abord et surtout, terre inconnue pour lui quand il y part en 1993 (la Décennie Noire commence). Il l’explore depuis. Les photos dans le bon sens : « ça m’a fait du bien, alors je me suis dit, pourquoi ne pas continuer ? ».
Humble, un souvenir murmuré et il sauve l’apéro : en 1997, il accompagne son père au pays. Un éditeur veut des photos. La famille en France s’y oppose farouchement. Là-bas, la troisième femme de son grand-père descend du bled pour le convaincre de faire ce reportage. Il doit le faire, au nom de tous. Les sujets (les pauvres, dirait Jacques Rancière) ont donc bien soif de représentation ! Aux artistes le soin d’en élaborer l’esthétique !  Il se tait. Le silence est plus pensif que pesant. Vas-y Bruno, écris des mots, même si ça te fait peur, prends des photos, floues si tu veux…mais raconte-nous encore des histoires de territoires !

Et en avant pour le grand final.  Les idées reçues se perdent à nouveau dans le brouhaha de la médiocrité médiatique. « On le sait bien les articles disent souvent beaucoup moins qu’une image », Claude Guibal parait satisfaite du couperet encore humide de vérité définitive qu’assène son mot de la fin (Ce s’rait-y pas parce qu’en y’a un qui s’rait technicien de la narration et l’autre artiste ? Un tent’rait de cerner la vérité d’une réalité, l’autre la créerait ? Si ça se fait ??? Photographe et journaliste, c’est p’têtre pas la même chose !?…).
Je m’accroche au bar (manque un crachoir comme dans les westerns).
« Ah oui, y a-t-il des questions ? » (ben oui des palanquées, enfin non, à quoi bon…). L’ami près de moi s’étonne de mon silence alors que je bous depuis une heure, chauffée au Sauvignon ? Oui, je suis en colère, mais je ne veux pas devenir l’usual suspect qui systématiquement se dresse soudain entre la salle et le bar, au pire moment, celui où la pépie tenaille. Et « ses questions…inutiles…déplacées. »
Quand même, je hais les occasions ratées. Ce temps n’est pas seulement perdu, il est gâché…Ils ont pourri l’un des rares espaces qui aurait pu créer de la pensée, ils l’ont rempli de leurs vides, ils en ont fait une page blanche, juste perlée de poncifs. Où sont les maîtres-généreux, les penseurs-passeurs ? Je me sens comme prise en otage, écrasée derrière la nappe crasseuse d’un resto dégueu, gavée par un mauvais cuisto sadique…

Dans ce jeu de dupe, je suis le public. L’alibi à éduquer, qu’instruire mérite qu’on consente à lui concéder deux heures un jeudi soir d’automne.  Un ignorant inoffensif, dont l’éducation justifie qu’une ligne budgétaire lui soit systématiquement réservée dans tout projet d’exposition d’art contemporain. Dialogues obligés.
Mais le public, le vrai, n’est pas là et ne l’est jamais. (Les conférenciers n’ont même pas convié leurs proches, leurs relations, leurs collègues…Si je parlais à la même table que Boudjelal, soyez surs que ma mère serait à tous les « coûts » dans la salle… Savent-ils avant qu’il ne commence que le débat n’en vaudra pas la peine ? Peut-être ont-ils honte d’être vus ensemble ? Ou peur de ne pas être à la hauteur ? Bah, sans doute, se plient-ils simplement de mauvaise grâce à une figure imposée…les bailleurs aiment bien les bonnes intentions sociales…).

Planté le débat ! 20H. Le public clair, semé, s’ébroue timidement.  Il pleut comme vache qui pisse. Frénétiquement, je plonge dans l’injera de la Reine De Saba (pas usurpée, la patronne est si jolie…). La représentation, c’est nul !
Donc fin de soirée écœurée devant Master Chef sur TF1. Regarder mariner du bison, découvrir que le chamallow est typique de la gastronomie canadienne…

Une femme hurle comme de peur dans la cour aveugle. J’aurais qu’en même bien aimé les entendre répondre aux nombreuses questions suscitées par cet « indébat ». Il faut  le reconnaître : c’est son unique mérite.

@Boudjelal : « quels sont vos territoires ? Distinguez-vous ceux de l’intérieur et de l’extérieur ? Un artiste participe-t-il, en inventant une esthétique de leur représentation, à les construire ? Peut-il en modifier les frontières ? Pensez-vous avoir contribué à créer un territoire collectif franco-algérien ? Les images des femmes algériennes en mini-jupes dans les années 60 ont-elles un rôle aujourd’hui ? »

@Daoud : « le Soudan est-il pour vous un territoire ? Vous reconnaissez-vous dans le représentation que donne du Soudan les photographes étrangers ? Quid des représentations créées par des Soudanais ? On a coutume de dire qu’une nation se construit autour d’une langue, quel rôle joue, selon vous, l’image dans un sentiment d’appartenance collective ? Vous le disiez Facebook, etc, modifient en profondeur la perception, doublement méfiante parce qu’africaine et musulmane, qu’ont les Soudanais des images. Comment pensez-vous que cela va évoluer ? Selon vous, des photographies peuvent-elles servir à construire la paix ? Ou servent-elles à écrire l’histoire ? »

@leroy : « vous êtes, dites-vous, souvent mis en cause pour la violence explicite des photos que vous sélectionnez à Perpignan. Pensez-vous que la violence puisse être un territoire ? Et si oui, quelles tendances suivent son esthétique ces dernières années ? Et question subsidiaire au professionnel que vous êtes : vous venez de déclencher la seule polémique de la soirée sur l’utilisation, erronée selon vous, du terme « école » pour les photographes. Mais, selon vous, quand un petit groupe de gens, autorisés, disons pour filer la métaphore « le conseil de classe », choisissent leurs élèves ne créent-ils pas, de fait, une école ? La leur ? »

Isabelle Lambda

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